Si tu savais le don de Dieu

Lettre pastorale du cardinal Jean-Pierre Ricard, pour la troisième étape du parcours missionnaire diocésain (2012-2014)

INTRODUCTION

Notre parcours missionnaire entre dans sa troisième étape. Dans  un premier temps, nous avons ouvert le livre des Actes des Apôtres et nous nous sommes mis à l’écoute de ce que l’Esprit Saint nous disait à travers le dynamisme missionnaire des premières communautés chrétiennes. Dans un deuxième temps, nous avons pris, à la suite du Christ, la route du service des hommes et nous avons vu très concrètement quel pouvait être l’engagement des chrétiens dans ces domaines aussi divers que sont la famille, l’éducation, la solidarité et le respect de la création. Il nous faut aujourd’hui poursuivre notre marche et voir comment nous pouvons ouvrir des chemins nouveaux à une annonce de l’Évangile. A la suite des papes Jean-Paul II et Benoît XVI, le dernier Synode, qui s’est tenu à Rome en octobre dernier, nous appelle à une nouvelle évangélisation.

I – L’URGENCE DE L’ÉVANGÉLISATION

"Malheur à moi si je n’annonce pas l’Évangile !" (Saint Paul, 1 Cor. 9, 16)
Cette préoccupation de l’évangélisation n’est pas nouvelle. D’une façon ou d’une autre, elle a toujours été portée par l’Église. Mais, aujourd’hui, devant le phénomène de sécularisation qui marque nos sociétés occidentales, cette préoccupation se fait plus insistante. Des pans entiers de notre société, en France, se sont éloignés, non seulement de l’Église mais de la foi chrétienne elle-même. Le cri lancé par les abbés Godin et Daniel, en 1943, dans leur célèbre livre "France, pays de mission ?" reste plus actuel que jamais. Nous sentons bien que la transmission du patrimoine religieux dans nos familles, de génération en génération, ne va plus de soi, comme plus largement d’ailleurs, dans notre société, la transmission des valeurs. Notre situation est aujourd’hui contrastée. D’un côté, un certain nombre de nos contemporains disent vivre tranquillement sans Dieu et de l’autre, il existe bien des signes qui attestent dans le cœur de nombreuses personnes un questionnement existentiel et l’ouverture à une véritable recherche spirituelle. Un nouvel élan dans la proposition de la foi et dans l’annonce de l’Évangile est donc aujourd’hui indispensable. Dans sa Lettre apostolique  La Porte de la Foi où il annonce l’Année de la foi, le pape écrit : "Aujourd’hui est nécessaire un engagement ecclésial plus convaincu en faveur d’une nouvelle évangélisation, pour redécouvrir la joie de croire et retrouver l’enthousiasme de communiquer la foi" (n° 7). Dans une homélie, il précise pourquoi cette évangélisation sera nouvelle : "« nouvelle », non dans ses contenus, mais dans l’élan intérieur, ouvert à la grâce de l’Esprit Saint… ; « nouvelle » dans la recherche de modalités qui correspondent à la force de l’Esprit Saint et qui soient adaptées à l’époque et aux situations ; « nouvelle » car également nécessaire dans des pays qui ont déjà reçu l’annonce de l’Évangile." (Homélie en la solennité des Saints Apôtres Pierre et Paul, le 28 juin 2010).
Oui, il nous faut ouvrir des chemins nouveaux à l’Évangile.
"Oui, il nous faut ouvrir des chemins nouveaux à l’Évangile."
Suivre le Christ dans cette annonce de l’Évangile
Pour entrer dans cette dynamique d’évangélisation, je vous propose de méditer sur la rencontre de Jésus et de cette femme de Samarie, qui nous est relatée par Saint Jean au chapitre 4 de son évangile.
Jésus, fatigué par la route, est assis au bord d’un puits. Peut-être attend-il que quelqu’un vienne puiser de l’eau et lui permette de boire, puisqu’il n’a pas lui-même de seau pour puiser l’eau ? Une femme arrive et un dialogue s’instaure entre Jésus et elle, dialogue étonnant que tout dans la mentalité du temps aurait dû rendre bien improbable : dialogue entre un homme et une femme, entre un juif et une samaritaine, entre l’homme de Dieu et cette femme à la vie matrimoniale mouvementée ! Cette conversation n’est pas linéaire. Elle a ses esquives et ses rebondissements. Jésus n’est pas pressé et marche au rythme de cette femme. Il respecte sa liberté. Notons qu’il est beaucoup question d’eau entre eux. On passe de l’eau du puits à une autre eau, une eau vive qui est celle de l’amour de Dieu jaillissant dans le cœur de l’homme. Jésus a pressenti qu’il y avait en cette femme une attente mystérieuse, une soif secrète. Cette femme de Samarie va s’ouvrir au don de Dieu que Jésus, tout à la fois, lui révèle et lui offre : "Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : donne-moi à boire…" (Jn 4, 10). La vie de cette femme va en être radicalement transformée et c’est elle qui va devenir la première missionnaire en pays samaritain. On comprend l’étonnement des disciples devant la fécondité surprenante de la parole du Christ !
En regardant Jésus, nous découvrons le vrai visage de l’évangélisation. Celle-ci n’est pas une campagne de marketing. Elle n’est pas non plus ce prosélytisme intempestif de certaines sectes, si peu respectueuses de la liberté de l’homme. Elle est rencontre dans la vie la plus quotidienne, dialogue et conversation à l’image de ce « Père qui est aux cieux (qui) vient avec tendresse au-devant de ses fils et entre en conversation avec eux » (Concile Vatican II, La Révélation divine, n° 21). Ce dialogue peut revêtir bien des formes, depuis la rencontre fortuite jusqu’au long compagnonnage dans la durée. Il repose sur cette conviction qu’il peut y avoir en tout homme une ouverture mystérieuse à Dieu et que le Seigneur lui-même nous a souvent précédés dans le cœur de ceux que nous rencontrons. Jésus ne dit-il pas à ses disciples : "Levez les yeux et regardez ; déjà les champs sont blancs pour la moisson !" (Jn 4, 35) ? Cette mission, Jésus y associe ses apôtres. Aujourd’hui, il la confie à son Église : "Comme Jésus au puits de Sychar, l’Église aussi ressent le devoir de s’asseoir aux côtés des hommes et des femmes de notre temps, pour rendre présent le Seigneur dans leur vie, afin qu’ils puissent le rencontrer, car seul son Esprit est l’eau qui donne la vie véritable et éternelle" (Message du Synode, n° 1).
C’est toute l’Église qui évangélise
L’évangélisation ne saurait être l’affaire de quelques spécialistes. Même si nous avons besoin d’apôtres qui nous tirent en avant et qui explorent des voies nouvelles, c’est toute la communauté chrétienne qui doit être porteuse de cette mission, qui doit être habitée par cette passion d’annoncer l’Évangile. Le dernier Synode romain le souligne fortement dans son message : "L’œuvre d’évangélisation n’est pas le devoir de quelques-uns dans l’Église, mais elle est l’œuvre des communautés ecclésiales en tant que telles, dans lesquelles s’ouvre l’accès à la plénitude des moyens de la rencontre avec Jésus : la Parole, les sacrements, la communion fraternelle, le service de la charité, la mission." (n° 8). La nouvelle évangélisation doit être l’affaire de tous : des communautés paroissiales, des mouvements, des aumôneries, des écoles, des services pastoraux et de toutes nos associations. A chacun le Seigneur dit : "Allez, vous aussi, travailler à ma vigne" (Mt 20, 7). Cette mission, Jésus y associe ses apôtres. Aujourd’hui, il la confie à son Église.

II – ACCUEILLIR L’ÉVANGILE ET SE LAISSER ÉVANGÉLISER

Une Église évangélisatrice est une Église qui se laisse elle-même évangéliser
Une question, fondamentale, se pose : où trouver ce dynamisme missionnaire ? Comment le faire naître ? En effet, il ne suffit pas de parler de "nouvelle évangélisation" pour que celle-ci voie le jour. Ce n’est que de la rencontre personnelle avec le Christ que naît le désir de le faire connaître et de le faire aimer. Nous ne pouvons dire aux autres "Si tu savais le don de Dieu..." que si nous entrons nous-mêmes plus profondément dans la découverte et l’émerveillement de ce don. Comme dit le Message du Synode : "L’invitation à évangéliser se traduit en un appel à la conversion. Nous sentons sincèrement le devoir de nous convertir avant tout nous-mêmes à la puissance du Christ, qui seul est capable de renouveler toute chose, surtout nos pauvres existences" (n° 5). En fait, il s’agit moins d’essayer d’allumer le feu de la mission avec nos propres forces que de laisser le Christ brûler nos cœurs  du feu de son amour. C’est donc véritablement à un approfondissement de notre foi et à un renouveau spirituel que toute notre Église diocésaine est appelée. Dans cette perspective, notre parcours missionnaire n’est pas une proposition qui s’ajoute à toutes nos activités mais un aiguillon qui vient donner tonus et souffle à tout ce que nous faisons. D’ailleurs, l’Année de la foi que le pape a proposée à toute l’Église va nous aider à vivre plus intensément encore comme disciples et comme témoins du Christ.
Ce renouveau de notre vie ecclésiale et de notre vie chrétienne personnelle doit se vivre dans ces trois dimensions constitutives que sont l’écoute de la Parole, la célébration des sacrements et le service du frère, le tout porté par une réelle communauté fraternelle. A travers ces trois dimensions, il s’agit de vivre avec plus d’intensité encore une véritable rencontre avec le Seigneur. Nous savons que tout cela appelle un renouveau de la prière, un affermissement de la charité fraternelle et une prise au sérieux de cet appel à la sainteté qu’a si fortement lancé le Concile Vatican II, comme le rappelle le pape Benoît XVI : "Une des idées fondamentales de la nouvelle impulsion que le Concile Vatican II a donnée à l’évangélisation est celle de l’appel universel à la sainteté, qui, comme tel, concerne tous les chrétiens (cf. Constitution sur l’Église, nn° 39-42)" (Benoît XVI : Messe d’ouverture du Synode, 2012).
L’écoute de la Parole
La rencontre avec le Christ se fait dans la lecture et la méditation des Écritures. Saint Jérôme disait : "qu’ignorer les Écritures, c’est ignorer le Christ". Mettons-nous à l’écoute du Christ. Il nourrira et fortifiera notre foi. Faisons l’expérience que la Parole de Dieu ne remonte pas au ciel sans avoir fait germer la semence et porter du fruit dans nos vies (cf. Is. 55, 10-11).
L’évangélisation implique que nous sachions en qui nous croyons et pourquoi nous croyons. Saint Pierre nous rappelle : "Vous devez toujours être prêts à vous expliquer devant tous ceux qui vous demandent de rendre compte de l’espérance qui est en vous" (1 Pi.3, 15). Si nous avons parfois du mal à témoigner publiquement de notre foi, c’est que nous n’en avons pas toujours l’intelligence ou le langage. L’Année de la foi devrait nous aider à acquérir une meilleure compréhension de qui est Dieu pour l’homme et de qui est l’homme pour Dieu en Jésus Christ. Nous fêtons cette année le 50e anniversaire de l’ouverture du Concile Vatican II. Pourquoi ne pas en profiter, comme nous invite le pape, à relire quelques grands textes du Concile : « Afin que cet élan intérieur pour la nouvelle évangélisation ne reste pas seulement virtuel ou ne soit entaché de confusion, il faut qu’il s’appuie sur un fondement concret et précis, et ce fondement est constitué par les documents du Concile Vatican II dans lesquels il a trouvé son expression. Pour cette raison, j’ai insisté à plusieurs reprises sur la nécessité de revenir, pour ainsi dire, à la « lettre » du Concile - c’est-à-dire à ses textes – pour en découvrir aussi l’esprit authentique, et j’ai répété que le véritable héritage réside en eux » (11 octobre 2012) ?
Nous savons qu’entrer dans une intelligence renouvelée de sa foi peut également contribuer à vivre plus profondément encore cette conversion personnelle à laquelle invite toute évangélisation. Une véritable formation ne s’adresse pas qu’à l’esprit mais elle touche tout l’être. Elle peut être un moment privilégié de ré-affermissement de son attachement au Christ. Voici quelques suggestions : Pourquoi cette année ne pas décider de lire intégralement un Évangile ? Ou bien lire chaque jour les lectures de la messe (dans Prions en Église ou Magnificat) ?
Susciter en paroisse un groupe de lecture de l’Écriture.
Découvrir la richesse de l’enseignement du Concile Vatican II (cf. le livret que j’ai rédigé pour cela : « Vatican II, Du souffle pour notre temps »). Faire pendant les temps de l’Avent ou du Carême des petits groupes de partage et de réflexion sur les grandes convictions du Concile.
Se référer au Catéchisme de l’Église catholique dont on fête cette année le 20e  anniversaire et qui reprend tout l’enseignement de Vatican II. Une journée diocésaine de redécouverte de ce Catéchisme, animée par Mgr Claude Dagens, est proposée le 16 mars.
Apprendre à partager entre croyants ce qui est le contenu de la foi : qui est le Christ pour nous, le Père, l’Esprit Saint, l’Église, le salut apporté… ?
Pour des jeunes de 16 ans et plus, se réunir et échanger à partir de Youcat, ce catéchisme qui a été rédigé pour les jeunes et qui a été largement diffusé aux JMJ de Madrid.
S’inscrire à une proposition de formation à l’Institut Pey-Berland
La prière et la célébration des sacrements
Le Christ vient à nous dans la prière et la célébration des sacrements. Ne dit-il pas dans l’Apocalypse de Saint Jean : « Voici que je suis à la porte et je frappe. Chez celui qui entend ma voix et ouvre sa porte, j’entrerai et nous mangerons en tête-à-tête, lui avec moi et moi avec lui » ? Si c’est le Christ qui communique à ses disciples le feu missionnaire qui brûle en lui, on comprend que l’évangélisation appelle à un renouveau de la prière et de la vie sacramentelle.
C’est de l’eucharistie que part tout dynamisme missionnaire. Communier au Christ, c’est le suivre dans sa mission auprès de tous les hommes : « Comme le Père m’a envoyé, à mon tour, je vous envoie » (Jn 20, 21). Il nous faut retrouver le sens de l’eucharistie comme source et sommet de notre vie chrétienne et de notre vie ecclésiale, redécouvrir vraiment le sens de l’assemblée dominicale. De plus, la beauté de la célébration eucharistique, son ambiance priante, joyeuse et fraternelle peuvent aujourd’hui faire signe. J’ai rencontré des adultes et des jeunes qui étaient venus à la foi par une participation à la liturgie, qui les avait marqués. Je constate aussi qu’on redécouvre avec beaucoup de fruits spirituels l’adoration eucharistique. Il y a un lien profond entre adoration et mission. Le pape Benoît XVI l’a plusieurs fois souligné : « C’est pourquoi le développement de l’adoration eucharistique, telle qu’elle a pris forme au cours du Moyen-âge, était la conséquence la plus cohérente du mystère eucharistique lui-même : ce n’est que dans l’adoration que peut mûrir un accueil profond et véritable. C’est précisément dans cet acte personnel de rencontre avec le Seigneur que mûrit également la mission sociale qui est contenue dans l’Eucharistie et qui veut briser les barrières non seulement entre le Seigneur et nous, mais également et surtout les barrières qui nous séparent les uns des autres » (Discours à la Curie romaine du 22 décembre 2005).
Dernièrement, le pape a également souligné combien une proposition renouvelée du sacrement de Pénitence et de Réconciliation pouvait être aussi un moment important de la nouvelle évangélisation. Quand nous lisons les Actes des Apôtres, nous voyons la place centrale qu’a dans la prédication apostolique le pardon des péchés. Son annonce et sa célébration ne doivent-elles pas retrouver aussi toute leur place dans  notre vie personnelle et dans notre vie ecclésiale ?
Enfin les sacrements de l’initiation chrétienne (baptême, confirmation et eucharistie) offrent dans le cadre de leur préparation et de leur célébration, en particulier pour les adultes, un lieu très fort de dynamisme apostolique. Je crois vraiment que catéchuménat et nouvelle évangélisation ont vraiment partie liée.
Il est important de donner plus de place dans notre vie personnelle et dans notre vie ecclésiale à la prière, à l’oraison (des paroisses ont pris l’initiative de proposer une école d’oraison), à la lectio divina, à des temps forts de récollection.
Réfléchir avec les équipes liturgiques et tous les acteurs en liturgie sur la qualité des célébrations liturgiques et en particulier des messes dominicales
Proposer des temps d’adoration eucharistique.
Réfléchir sur le sens du pardon et de sa célébration. Pourquoi ne pas proposer au niveau d’un secteur, au niveau du diocèse des « Journées du pardon » ? Cette année, le Conseil presbytéral va travailler cette question et différents services diocésains ont programmé, les 11 et 12 février, une grande journée de réflexion sur le sens du pardon.
Appeler aux sacrements de l’initiation chrétienne (baptême, confirmation, eucharistie) des adultes qui ne les ont pas reçus et inviter à redécouvrir la dimension véritablement missionnaire de cette initiation.
Le service du frère
Le service du frère avec ce qu’il entraîne comme accueil de l’autre, charité, solidarité et entraide n’est pas qu’une conséquence de notre foi. Il est un lieu nourricier pour la foi car il est un lieu où, à travers le frère, c’est le Christ Ressuscité qui vient à notre rencontre. A travers le service du frère, l’Église se laisse évangéliser par son Seigneur. Relisons tout le texte de Matthieu sur le Jugement dernier. Tout ce qui est fait pour le frère dans le besoin est fait au Christ : « Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Le pape Benoît XVI nous invite à un renouveau du service du frère : « L’Année de la foi sera aussi une occasion propice pour intensifier le témoignage de la charité » et commentant ce texte de Matthieu 25, 40, il précise : « ces paroles du Seigneur sont un avertissement à ne pas oublier et une invitation permanente à redonner cet amour par lequel il prend soin de nous. C’est la foi qui permet de reconnaître le Christ et c’est son amour lui-même qui pousse à le secourir chaque fois qu’il se fait notre prochain sur le chemin de la vie » (Lettre La Porte de la Foi, n° 14).
N’oublions pas qu’un des signes les plus parlants de la présence du salut de Dieu et de l’efficacité de son amour, c’est que « la Bonne nouvelle est annoncée aux pauvres » (Lc 4, 18). Les formes de la pauvreté aujourd’hui sont multiples : précarité sociale, sentiment d’exclusion, maladie, solitude, infirmités et isolement liés au grand âge, fragilités affectives de tous ordres. Elles appellent des initiatives diversifiées.
« L’Année de la foi sera aussi une occasion propice pour intensifier le témoignage de la charité »
Chaque communauté chrétienne est invitée à s’interroger sur la façon dont elle honore ce service du frère. Le dimanche 3 février, dans notre diocèse, chacune des assemblées eucharistiques s’interrogera pour voir comment peut être renforcée en son sein cette fraternité. Cette réflexion s’inscrit pleinement dans la poursuite de l’étape précédente de notre parcours missionnaire diocésain.
Elle s’inscrit également dans l’opération nationale et diocésaine Diaconia 2013. Cette initiative, qui se vit au niveau de toute l’Église en France, invite les communautés chrétiennes à voir toutes les précarités et les pauvretés qui sont dans leur environnement le plus proche mais aussi à discerner tout ce qui se fait en matière de charité et de solidarité pour y répondre (en constituant le grand livre des « précarités » et des « merveilles »). Nos assemblées sont aussi questionnées : comment accueillent-elles dans leur sein ces frères et sœurs fragilisés par la vie. Sont-ils présents ? Sont-ils accueillis ? Pensons-nous pouvoir recevoir quelque chose d’eux, particulièrement sur le plan spirituel ? Le Synode dit : « Leur place dans nos communautés est mystérieusement puissante : elle change les personnes plus qu’un discours, elle enseigne la fidélité, elle fait comprendre la fragilité de la vie, elle appelle à la prière, et pour tout dire, conduit au Christ » (Message, n°12). On comprend que le pape, recevant un premier groupe d’évêques français en septembre dernier, ait souligné l’enjeu de cette démarche : « Je voudrais encore vous adresser mes encouragements pour la démarche Diaconia 2013, par laquelle vous voulez inciter vos communautés diocésaines et locales, ainsi que chaque fidèle, à remettre au cœur du dynamisme ecclésial le service du frère, particulièrement du plus fragile. Que le service du frère, enraciné dans l’amour de Dieu, suscite en tous vos diocésains le souci de contribuer, chacun à sa mesure, à faire de l’humanité, dans le Christ, une unique famille, fraternelle et solidaire ! » (Discours du 21 septembre 2012).
Chacun peut s’interroger sur la façon dont il vit cette dimension de fraternité essentielle dans l’expérience chrétienne.
Faire une révision de vie ecclésiale sur ce service du frère : pourquoi ne pas faire un état des pauvretés, des réponses apportées et des initiatives qui seraient à prendre ? Cela peut se faire dans le cadre d’un conseil pastoral de secteur, d’une assemblée paroissiale, d’un temps fort programmé…
Vérifier les liens entre les organismes caritatifs et les assemblées paroissiales (dominicales ou autres), leur information mutuelle. Voir comment une communauté chrétienne est attentive à ce qui se vit dans le Service évangélique des malades, l’aumônerie des cliniques, des hôpitaux ou des maisons de retraite.
Préparer l’animation du dimanche 7 février 2013.
Profiter de l’élan apporté et des moyens d’animation proposés par l’opération Diaconia 2013.
Tout cela devrait nous permettre de rendre plus fraternelles nos communautés chrétiennes. En effet, se laisser évangéliser, c’est laisser le Christ par sa Parole et son Eucharistie, sous la mouvance  de l’Esprit, faire de nous les membres de son Corps, nous former en communauté, en Église. Cette filiation qui nous est donnée nous invite à vivre entre nous une véritable fraternité. Des communautés fraternelles sont aujourd’hui appelantes, à condition qu’elles ne se replient pas sur elles-mêmes en clubs religieux où ce sont toujours les mêmes qui sont heureux de se retrouver entre eux. Je suis frappé de l’importance qu’a aujourd’hui  tout ce qui est convivial. Les catéchumènes aspirent à vivre l’Église comme une grande famille. C’est d’ailleurs leur propre expression. C’est, sans doute, cet aspect chaleureux qui fait aujourd’hui le succès d’un certain nombre d’Églises évangéliques. Oui, rien n’est plus rebutant que des assemblées impersonnelles, où se vit le chacun pour soi, des paroisses ou des mouvements où on a la dent dure, où on ne se fait pas de cadeau, où les rivalités de pouvoir se font sentir. Nous avons à vivre ensemble en assumant nos différences. Je pense également que l’appartenance à un groupe plus restreint de vie communautaire, de prière et de partage peut être aussi un facteur de dynamisation spirituelle et missionnaire.

III – ENTRER DANS UNE DYNAMIQUE DE L’ANNONCE ET SE RISQUER A UNE PAROLE

Repenser tout notre dispositif pastoral dans une dynamique d’évangélisation.
Une communauté qui se laisse évangéliser est une communauté qui se laisse habiter par la joie de proposer à d’autres ce qui la fait vivre et qui lance l’invitation du Seigneur : « Viens et vois ». Cela appelle à repenser dans cette dynamique tout notre dispositif pastoral. Notre vie paroissiale, celle de nos secteurs, de nos aumôneries, de nos services et de nos écoles doit être réorientée de l’intérieur par cette volonté missionnaire. Tous les secteurs de notre vie ecclésiale sont concernés : la catéchèse avec la relation aux parents et aux familles, la pastorale des jeunes, l’accueil et la préparation aux sacrements, les activités caritatives, la présence à l’environnement (quartier, village…pastorale de centre-ville, pastorale des cités populaires, pastorale du tourisme). Il s’agit de sortir des vieux schémas de pensée de société chrétienne, étrangement vivaces, pour « aller vers » et accueillir de nouvelles générations, de nouvelles cultures. Il y a aussi une manière de revisiter la religion populaire qui peut être vraiment au service d’une nouvelle évangélisation. Je pense ici, en particulier, aux différents sanctuaires de notre diocèse, mais aussi à ce qui se vit à Lourdes avec l’Hospitalité bordelaise ou à Taizé avec les aumôneries de Lycées.
On pourra relire avec profit les Orientations diocésaines parues ces dernières années sur le baptême des petits enfants, la préparation au mariage et l’accueil des familles en deuil.
Être attentif à la participation des familles à la catéchèse. C’est aujourd’hui un lieu important d’une redécouverte de la foi pour bien des adultes. On a pu dire que l’attention portée aux familles était une des composantes de la nouvelle évangélisation : « On ne peut penser une nouvelle évangélisation sans ressentir une responsabilité spéciale pour l’annonce de l’Évangile aux familles et les soutenir dans leur devoir d’éducation » (Message du Synode, n° 7).
Pouvoir rendre compte en termes simples de ce qui est le cœur de la foi chrétienne et de ce que celle-ci nous fait vivre. On ne peut plus aujourd’hui préparer des enfants, des jeunes ou des adultes à un sacrement sans prendre en compte la nécessité de les mettre en contact avec ce cœur de la foi.
Développer une pastorale qui prenne en compte des situations spécifiques : pastorale de centre-ville, pastorale des grands ensembles, pastorale du Tourisme.
Proposer des pèlerinages (Verdelais, Lourdes, Taizé….). Ils touchent des personnes très diverses et peuvent être des lieux de véritable évangélisation.
Se risquer à une première annonce.
Mais, on ne peut en rester à la simple animation des communautés chrétiennes. Dans l’Évangile, Jésus ne reste pas tranquillement à Capharnaüm. Il dit à ses disciples : « Allons ailleurs dans les bourgs voisins, pour que j’y proclame aussi l’Évangile : car c’est pour cela que je suis sorti » (Mc 1, 38). Dans une conférence faite aux catéchistes lors du Jubilé de l’an 2000, consacrée à la nouvelle évangélisation, le cardinal Ratzinger écrivait : « Nous observons un processus progressif de déchristianisation et de perte des valeurs humaines essentielles qui est préoccupant. Une grande partie de l’humanité d’aujourd’hui ne trouve plus, dans l’évangélisation permanente de l’Église, l’Évangile, c’est-à-dire une réponse convaincante à la question : comment vivre ? C’est pourquoi nous cherchons, outre l’évangélisation permanente, jamais interrompue, et à ne jamais interrompre, une nouvelle évangélisation capable de se faire entendre de ce monde qui ne trouve pas l’accès à l’évangélisation « classique ». Tous ont besoin de l’Évangile ; l’Évangile est destiné à tous, et pas seulement à un cercle déterminé, et nous sommes donc obligés de chercher de nouvelles voies pour porter l’Évangile à tous. » (p.175).
Il faut chercher de nouvelles voies. Il faut se risquer aujourd’hui à une première annonce, à faire signe à tous ceux qui sont éloignés de toute vie ecclésiale ou de toute référence chrétienne. C’est à chacun, dans sa vie familiale, professionnelle, dans son réseau de relations, de porter ce souci de témoigner de sa foi, de se risquer à une parole. Des mouvements apostoliques en portent fortement le souci et aident à faire une relecture de ces moments où se trouvent engagées notre vie et notre foi.
Mais, il faut aussi  témoigner plus ecclésialement, en tant que communauté. Nous devons nous adresser à tous ceux qui ne viennent pas, qui ne viennent plus frapper à la porte de nos communautés chrétiennes. Un certain nombre d’initiatives se prennent aujourd’hui. Au début, elles étaient surtout le fait de communautés nouvelles. Elles sont actuellement reprises par des formes d’Église plus classiques. Citons-en quelques-unes :
Porte à porte, présence sur les marchés, évangélisation de rue…
Proposition de Cours Alpha (soirées avec enseignement-témoignage et repas).
Proposition de petits déjeuners (B.A. BA de Poitiers).
Missions rurales comme la semaine d’évangélisation à Landiras proposée par le secteur pastoral de Langon.
Invitation à des spectacles, expositions, concerts. Je pense que pour un certain nombre de nos contemporains l’approche par le beau, par l’expérience esthétique, peut être une mise en route vers l’expérience de foi. Le culturel peut conduire au cultuel.
Je crois que nous avons à faire preuve d’imagination pastorale. Je ne doute pas que l’Esprit Saint suscitera en nos esprits bien des initiatives et en nos cœurs l’ardeur à les mettre en œuvre. Une petite équipe qui vient de se constituer portera le souci tout au long de cette troisième étape de nous faire des suggestions pratiques et de faire circuler les informations concernant les initiatives pastorales prises dans les différents lieux du diocèse.
Nous ferons le point de notre démarche d’évangélisation dans une dynamique de relecture et d’action de grâce autour de Pentecôte 2014 dans le cadre d’une grande assemblée diocésaine. Mais nous aurons le temps d’en reparler. Aujourd’hui, vivons, comme la samaritaine de l’Évangile, la joie de la rencontre du Christ et la passion de la mission. Je vous souhaite d’accueillir la grâce du désert dont le pape Benoît XVI a récemment parlé quand il a évoqué une certaine désertification spirituelle de nos sociétés occidentales : « Mais c’est justement à partir de l’expérience de ce désert, de ce vide, que nous pouvons découvrir de nouveau la joie de croire, son importance vitale pour nous, les hommes et les femmes. Dans le désert on redécouvre la valeur de ce qui est essentiel pour vivre ; ainsi dans le monde contemporain les signes de la soif de Dieu, du sens ultime de la vie, sont innombrables bien que souvent exprimés de façon implicite ou négative. Et dans le désert il faut surtout des personnes de foi qui, par l’exemple de leur vie, montrent le chemin vers la Terre promise et ainsi tiennent en éveil l’espérance. La foi vécue ouvre le cœur à la Grâce de Dieu qui libère du pessimisme. Aujourd’hui plus que jamais évangéliser signifie rendre témoignage d’une vie nouvelle, transformée par Dieu, et ainsi indiquer le chemin » (Homélie de la Messe d’ouverture de l’Année de la foi, 11 octobre 2012).

En la Fête de Saint André 2012
†  Jean-Pierre cardinal RICARD
Archevêque de Bordeaux
Évêque de Bazas

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