Les cathédrales et la littérature

De l'architecture à l'écriture

 

Avec  l’été, les touristes seront certainement nombreux à visiter les monuments historiques sur notre territoire national, chacun porte une part de notre histoire.

Parmi eux, les cathédrales, témoins de la foi catholique, de l’histoire chrétienne de la France sont, chacune, dans leur style, roman ou gothique, est « un livre ouvert, dont la portée peut être décisive lorsque s’évanouit dans les consciences et les mémoires de beaucoup la connaissance vivante de nos racines et de nos références chrétiennes » (Cardinal Pierre EYT - Cathédrale Saint André de Bordeaux-Edition Feret - 1993)

Pour sa part, la Bibliothèque diocésaine de Bordeaux, grâce à son fonds d’Histoire de l’Art, présente, sur son site, durant ces deux mois d’été, une exposition d’ouvrages consacrés aux cathédrales.

Ces hauts lieux de la foi ont inspiré nombre d’écrivains, romanciers ou poètes.

Chateaubriand a donné, dans Le Génie du Christianisme – 3ème partie (1802), une interprétation symbolique de la cathédrale qui a aidé à en retrouver le sens véritable et la poésie mystique . On ne peut plus entrer dans une cathédrale gothique sans songer à cette page d’une si grande perfection littéraire :

« Les forêts des Gaules ont passé à leur tour dans les temples de nos pères, et ces fameux bois de chênes ont ainsi maintenu leur origine sacrée. Ces voûtes ciselées en feuillages, ces jambages qui appuient les murs, et finissent brusquement comme des troncs brisés, la fraîcheur des voûtes, les ténèbres du sanctuaire, les ailes obscures, les chapelles comme des grottes, les passages secrets, les portes abaissées, tout retrace les labyrinthes des bois dans l'église gothique ; tout en fait sentir la religieuse horreur, les mystères et la divinité.

La tour ou les deux tours hautaines, plantées à l'entrée de l'édifice, surmontent les ormes et les ifs du cimetière, et font l'effet le plus pittoresque sur l'azur du ciel. Tantôt le jour naissant illumine leurs têtes jumelles ; tantôt elles paraissent couronnées d'un chapiteau de nuages, ou grossies dans une atmosphère vaporeuse. Les oiseaux eux-mêmes semblent s'y méprendre, et les adopter pour les arbres de leurs forêts : de petites corneilles noires voltigent autour de leurs faîtes, et se perchent sur leurs galeries. Mais tout à coup des rumeurs confuses s'échappent de la cime de ces tours, et en chassent les oiseaux effrayés.

L'architecte chrétien, non content de bâtir des forêts, a voulu, pour ainsi dire, en conserver les murmures, et au moyen de l'orgue et du bronze suspendu, il a attaché au temple gothique, jusqu'au bruit des vents et des tonnerres, qui roule dans la profondeur des bois. Les siècles évoqués par ces bruits religieux font sortir leurs antiques voix du sein des pierres, et soupirent dans tous les coins de la vaste basilique. Le sanctuaire mugit comme l'antre de l'ancienne Sibylle ; et tandis que d'énormes airains se balancent avec fracas sur votre tête, les souterrains voûtés de la mort se taisent profondément sous vos pieds. »

Si Chateaubriand a réhabilité la cathédrale gothique, Victor Hugo en fait le personnage principal de Notre-Dame de Paris.

Michelet célèbre le sublime élan de spiritualité qu’elle révèle, qu’elle incarne. La page qui suit semble animée du souffle même qui jadis éleva vers le ciel ces prières de pierre.

« Voilà un prodigieux entassement, une œuvre d'Encelade. Pour soulever ces rocs à quatre, à cinq cents pieds dans les airs, les géants, ce semble, ont sué... Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa... Mais non, ce n'est pas un confus amas de choses énormes, une agrégation inorganique... Il y a eu là quelque chose de plus fort que le bras des Titans... Quoi donc? le souffle de l'esprit. Ce léger souffle qui passa devant la face de Daniel, emportant les royaumes et brisant les empires, c'est lui encore qui a gonflé les voûtes, qui a soufflé les tours au ciel. Il a pénétré d'une vie puissante et harmonieuse toutes les parties de ce grand corps, il a suscité d'un grain de sénevé la végétation du prodigieux arbre. L'esprit est l'ouvrier de sa demeure. Voyez comme il travaille la figure humaine dans laquelle il est enfermé, comme il imprime la physionomie, comme il en forme et déforme les traits; il creuse l'œil de méditations, d'expérience et de douleurs, il laboure le front de rides et de pensées, les os mêmes, la puissante charpente du corps, il la plie et la courbe au mouvement de la vie intérieure. De même, il fut l'artisan de son enveloppe de pierre, il la façonna à son usage, il la marqua au dehors, au dedans, de la diversité de ses pensées; il y dit son histoire, il prit bien garde que rien n'y manquât de la longue vie qu'il avait vécue, il y grava tous ses souvenirs, toutes ses espérances, tous ses regrets, tous ses amours. Il y mit, sur cette froide pierre, son rêve, sa pensée intime. Dès qu'une fois il eut échappé des catacombes, de la crypte mystérieuse où le monde païen l'avait tenu, il la lança au ciel, cette crypte; d'autant plus profondément elle descendit, d'autant plus haut elle monta; la flèche flamboyante échappa comme le profond soupir d'une poitrine oppressée depuis mille ans. Et si puissante était la respiration, si fortement battait ce cœur du genre humain, qu'il fit jour de toutes parts dans son enveloppe; elle éclata d'amour pour recevoir le regard de Dieu. Regardez l'orbite amaigri et profond de la croisée gothique, de cet œil ogival, quand il fait effort pour s'ouvrir, au XIIe siècle. Cet œil de la croisée gothique est le signe par lequel se classe la nouvelle architecture. L'art ancien, adorateur de la matière, se classait par l'appui matériel du temple, par la colonne, colonne toscane, dorique, ionique. L'art moderne, fils de l'âme et de l'esprit, a pour principe, non la forme, mais la physionomie, mais l'œil; non la colonne, mais la croisée; non le plein, mais le vide.

Au XIIe et au XIIIe siècles, la croisée enfoncée dans la profondeur des murs, comme le solitaire de la Thébaïde dans une grotte de granit, est toute retirée en soi: elle médite et rêve. Peu à peu elle avance du dedans au dehors, elle arrive à la superficie extérieure du mur. Elle rayonne en belles roses mystiques, triomphantes de la gloire céleste. Mais le XIVe siècle est à peine passé que ces roses s'altèrent; elles se changent en figures flamboyantes; sont-ce des flammes, des cœurs ou des larmes? Tout cela peut-être à la fois. »

(Michelet – Histoire de France T.II – Origines et tableaux de la France – 1833)

Plus tard, Charles Péguy, dans sa présentation de Paris à Notre Dame, réalisera cette opération de mémoire, remontée à l’intérieur de la race à laquelle le poète attachait tant d’importance :

« Etoile de la mer… solitaire » (Cf. extrait ci-dessous)

Enfin, en complément un pèlerinage à la Cathédrale de Chartres, lorsque apparaît dans le ciel « la flèche inimitable » attendue, désirée, célébrée d’avance, il semble que la Vierge elle-même se manifeste à l’âme du poète :

« O reine voici… univers » (Cf. extrait ci-dessous )

Visiteurs, entrez dans ces lieux pour répondre à la sourde exigence et le silencieux appel d’un ailleurs inconnu qui vous tiraient depuis longtemps vers cette rencontre.

Vous pénètrerez dans une maison habitée. Ecoutez et regardez. Prenez le temps de faire silence en vous-même. Dépouillez-vous de vos certitudes et de vos évidences. Soyez comme un enfant qui s’apprête à partir pour un beau voyage.

G.M.

Source : Introduction p.9 - Saint Sernin de Toulouse, basilique romane - Jean ROCACHER & M.B. MOLITERNI - Privat 1993

Chartres Michel Jaquot

Il y a un siècle, Charles PEGUY écrivait dans « Présentation de la Beauce à Notre Dame de Chartres » :

 

Étoile de la mer voici la lourde nappe
Et la profonde houle et l'océan des blés
Et la mouvante écume et nos greniers comblés,
Voici votre regard sur cette immense chape

Et voici votre voix sur cette lourde plaine
Et nos amis absents et nos cœurs dépeuplés,
Voici le long de nous nos poings désassemblés
Et notre lassitude et notre force pleine;

Étoile du matin, inaccessible reine,
Voici que nous marchons vers votre illustre cour,
Et voici le plateau de notre pauvre amour,
Et voici l'océan de notre immense peine.

Un sanglot rôde et court par-delà l'horizon.
A peine quelque toits font comme un archipel.
Du vieux clocher retombe une sorte d'appel.
L'épaisse église semble une basse maison.

Ainsi nous naviguons vers votre cathédrale.
De loin en loin surnage un chapelet de meules,
Rondes comme des tours, opulentes et seules
Comme un rang de châteaux sur la barque amirale.

Deux mille ans de labeur ont fait de cette terre
Un réservoir sans fin pour les âges nouveaux.
Mille ans de votre grâce ont fait de ces travaux
Un reposoir sans fin pour l'âme solitaire. [...]

Ou encore, Les Cinq Prières dans la cathédrale de Chartres (Charles PÉGUY -Extrait du Recueil : "La Tapisserie de Notre-Dame")

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I. Prière de résidence

 

Ô reine voici donc après la longue route,
Avant de repartir par ce même chemin,
Le seul asile ouvert au creux de votre main,
Et le jardin secret où l’âme s’ouvre toute.

Voici le lourd pilier et la montante voûte ;
Et l’oubli pour hier, et l’oubli pour demain ;
Et l’inutilité de tout calcul humain ;
Et plus que le péché, la sagesse en déroute.

Voici le lieu du monde où tout devient facile,
Le regret, le départ, même l’événement,
Et l’adieu temporaire et le détournement,
Le seul coin de la terre où tout devient docile,

Et même ce vieux cœur qui faisait le rebelle ;
Et cette vieille tête et ses raisonnements ;
Et ces deux bras raidis dans les casernements ;
Et cette jeune enfant qui faisait trop la belle.

Voici le lieu du monde où tout est reconnu,
Et cette vieille tête et la source des larmes ;
Et ces deux bras raidis dans le métier des armes ;
Le seul coin de la terre où tout soit contenu.

Voici le lieu du monde où tout est revenu
Après tant de départs, après tant d’arrivées.
Voici le lieu du monde où tout est pauvre et nu
Après tant de hasards, après tant de corvées.

Voici le lieu du monde et la seule retraite,
Et l’unique retour et le recueillement,
Et la feuille et le fruit et le défeuillement,
Et les rameaux cueillis pour cette unique fête.

Voici le lieu du monde où tout rentre et se tait,
Et le silence et l’ombre et la charnelle absence,
Et le commencement d’éternelle présence,
Le seul réduit où l’âme est tout ce qu’elle était.

Voici le lieu du monde où la tentation
Se retourne elle-même et se met à l’envers.
Car ce qui tente ici c’est la soumission ;
Et c’est l’aveuglement dans l’immense univers. [...]